Georges de La Tour
Il a peint l'obscurité avec une seule bougie, et en a fait la lumière la plus paisible et la plus sacrée de l'art européen.






Style et technique
Les tableaux de De La Tour comptent parmi les plus immédiatement reconnaissables de l'art européen : un petit nombre de figures dans une obscurité quasi totale, éclairées par une seule bougie dont la flamme est souvent cachée ou partiellement voilée, la lumière sculptant des visages et des mains dans les ténèbres environnantes avec une précision qu'aucun autre peintre de l'époque n'atteignit.
Il travailla dans deux modes bien distincts. Les peintures diurnes — scènes de genre avec des joueurs, des musiciens, des diseuses de bonne aventure, des aveugles — sont caravagesques dans l'esprit : fonds sombres, forts contrastes tonaux, sujets populaires traités sans condescendance. Les peintures nocturnes — les sujets religieux à la lumière des chandelles — sont quelque chose d'entièrement différent : calmes, concentrées, mystérieuses, l'obscurité non pas menaçante mais enveloppante, l'unique source lumineuse faisant de chaque visage un foyer d'attention absolue.
Dans les peintures nocturnes, la forme est radicalement simplifiée. De La Tour avait une tendance à la simplification géométrique qui allait bien plus loin que la plupart des peintres caravagesques — ses figures sont presque sculpturales dans leur solidité, leurs vêtements décrits en larges aplats de couleur plutôt qu'en plis détaillés de drapés. Il en résulte une qualité de quiétude monumentale qui confère une dimension cérémonielle aux sujets les plus domestiques.
Quatre traits distinctifs : l'obscurité éclairée à la bougie comme environnement compositionnel premier, des figures simplifiées, presque géométriques d'une solidité monumentale, la flamme cachée ou voilée — la bougie dont la source se trouve derrière une main ou un tissu — comme procédé formel récurrent, et un répertoire limité de sujets — la Madeleine, la Nativité, saint Joseph, des joueurs de cartes et des musiciens — traités avec une répétition obsessionnelle et un raffinement formel.
Vie et héritage
De La Tour naquit le 13 mars 1593 à Vic-sur-Seille, petite ville du duché de Lorraine, alors territoire semi-indépendant entre la France et le Saint-Empire romain germanique. Son père était boulanger ; sa mère était issue d'une famille jouissant d'une certaine position administrative. Il se maria en 1617 avec une femme d'une famille locale assez prospère, ce qui lui ouvrit l'accès à des milieux sociaux bien supérieurs à ceux de sa naissance.
On sait peu de choses de sa formation. Il fut probablement apprenti dans la région lorraine, mais rien ne documente un voyage en Italie — la formation habituelle des peintres ambitieux de l'époque — et rien n'indique clairement qu'il ait jamais quitté la Lorraine pour une longue période. Le style caravagesque qui domine son œuvre était largement diffusé dans le nord de l'Europe dès les années 1610 et 1620, par les estampes et par le mouvement des peintres hollandais et flamands ; une connaissance directe de Rome n'était donc pas nécessaire.
Il construisit sa carrière à Lunéville, où il s'établit définitivement et obtint la bourgeoisie. Il fut nommé peintre ordinaire du roi de France à une date imprécise — probablement dans les années 1630 — et jouissait d'une considération suffisante pour recevoir des présents du duc de Lorraine. C'était un personnage prospère et respecté dans sa communauté, ce qui ne s'accorde guère avec la mythologie romantique du génie solitaire dans les ténèbres.
Les années 1630 furent la décennie la plus productive de sa carrière. Les peintures nocturnes — la Madeleine, la Nativité, l'atelier du charpentier avec saint Joseph et le jeune Jésus — furent exécutées durant cette période. Elles étaient manifestement connues de son vivant, car des copies en furent réalisées et certaines œuvres furent offertes en cadeaux diplomatiques.
La guerre de Trente Ans, qui ravagea la Lorraine à plusieurs reprises à partir des années 1630, fut une catastrophe pour la région et put affecter sa production. La ville de Lunéville fut tour à tour occupée, pillée, brûlée et décimée par la peste. Si De La Tour continua à peindre durant ces années, et ce que devinrent les œuvres, n'est pas entièrement connu.
Après sa mort, son nom disparut des œuvres qu'il avait créées. La réattribution de son catalogue au début du XXe siècle constitue l'une des redécouvertes les plus spectaculaires de l'histoire de l'art.
Cinq tableaux célèbres

Le Nouveau-Né 1645
La plus tendre de ses peintures nocturnes : une femme tient un nouveau-né emmailloté, penchée légèrement au-dessus de lui, son visage éclairé par une bougie que tient une autre femme derrière elle. L'enfant est baigné par le halo de la flamme ; le visage de la femme qui observe est dans une demi-obscurité. Le sujet pourrait être la naissance du Christ ou simplement une naissance — le tableau refuse toute identification facile. Ce dont il est certainement question, c'est de la qualité de l'attention — le regard absorbé de deux femmes contemplant une vie nouvelle dans une chambre obscure. La lumière de la bougie sur le visage du nouveau-né est l'un des effets de lumière les plus précisément observés de la peinture du XVIIe siècle. Le tableau se trouve au musée des Beaux-Arts de Rennes.

La Madeleine pénitente 1640
La Madeleine est assise devant une table, le menton appuyé sur la main droite, contemplant un crâne sur lequel repose également sa main gauche. Une seule bougie brûle sur la table ; la flamme est partiellement visible, baignant la figure d'une lumière chaude sur fond d'obscurité presque totale. Le miroir placé derrière le crâne ajoute de la profondeur — et un autre visage — à la composition. C'est le plus célèbre de ses plusieurs tableaux de la Madeleine, et celui où la combinaison d'immobilité physique et de simplicité formelle est la plus aboutie. Le visage de la figure possède cette qualité absorbée et inaccessible qui caractérise toute son œuvre la plus accomplie. Le tableau se trouve au Metropolitan Museum of Art de New York.

Le Tricheur à l'as de carreau 1635
Une peinture de genre diurne montrant un jeune homme pris en flagrant délit de sortir une carte cachée à une table de jeu ; derrière lui, une jeune femme regarde vers le spectateur avec une expression de complicité rusée, tandis qu'une troisième figure à la table semble rester dans l'ignorance. Le tableau est remarquable par le détail de ses surfaces — les costumes, les cartes, les coupes de vin — et par sa narration implicite : tous dans l'image, sauf la victime, savent ce qui se passe. C'est l'un des tableaux les plus psychologiquement complexes de De La Tour, et il prouve que son registre s'étendait bien au-delà des contemplatives peintures nocturnes. Il se trouve au Louvre.

L'Adoration des bergers 1644
Un groupe de figures rassemblées autour du Christ nouveau-né, éclairées par une seule bougie tenue par l'un des bergers et partiellement cachée par sa main. Les visages émergent de l'obscurité comme des flaques de lumière chaude ; les expressions sont recueillies et paisibles — non l'extase ravie de la peinture religieuse baroque, mais quelque chose qui tient à la fois de l'émerveillement et de l'épuisement. La simplification des figures atteint ici son point le plus accompli ; les corps sont presque columnaires, les vêtements réduits à de larges plans géométriques. Le tableau fut offert à Louis XIII par le duc de Lorraine. Il se trouve au Louvre.

Saint Joseph charpentier 1642
Le jeune Jésus tient une bougie dont la flamme éclaire à la fois son propre visage et, par en dessous, celui de Joseph en train de travailler avec une vrille. La flamme cachée — derrière les doigts de l'enfant — est l'un des procédés formels les plus ingénieux de De La Tour : la lumière semble émaner de l'enfant lui-même plutôt que d'une bougie qu'il tient simplement. La lueur chaude et constante sur le visage barbu de Joseph et l'expression sereine de l'enfant confèrent à l'atelier nocturne la qualité d'une vision. Le tableau se trouve au Louvre.



