Jean-Antoine Watteau
Il inventa un monde de plaisirs si mélancolique qu'on en souffrait de désir.






Style et technique
Watteau inventa un genre. Personne avant lui n'avait peint ce qu'il peignait : des groupes de figures élégamment vêtues dans des décors de parc, dérivant en conversation, écoutant de la musique de luth, flirtant, s'acheminant vers des destinations mystérieuses. L'Académie royale, lorsqu'elle l'admit enfin comme membre à part entière en 1717, dut forger une nouvelle catégorie pour son morceau de réception — la fête galante — car rien dans la taxonomie existante ne pouvait le contenir.
L'atmosphère est tout. Les figures flottent dans une lumière chaude et légèrement voilée qui n'est ni tout à fait le matin ni tout à fait l'après-midi. Le parc qui s'étend derrière elles est peuplé d'arbres aux frondaisons molles et sculptées, sous un ciel qui ne se découvre jamais tout à fait. Une musique est sous-entendue dans chaque toile — le luth y revient sans cesse — mais personne ne joue avec éclat. Les conversations sont inaudibles.
Son dessin était extraordinaire — sans doute le meilleur de tout artiste français de son siècle. Il portait partout un carnet et le remplissait de figures prises sur le vif : comédiens, soldats, passants dans les rues. Il assemblait ensuite ces dessins en compositions, les découpant mentalement et les agençant en nouveaux groupements. Une figure croquée dans un contexte réapparaît dans un autre tableau avec une compagnie différente. Ce recyclage compositionnel confère à son œuvre une continuité de touche à travers des sujets très divers.
La soie dans ses tableaux est une conquête qui lui appartient en propre. Il était né près des régions textiles flamandes et comprenait les tissus tissés avec une précision presque technique. Les soies bleu pâle, rose, argenté et citron que portent ses personnages captent la lumière différemment à chaque pli, et il peignait chaque pli séparément d'un coup de pinceau chargé et assuré qu'aucun imitateur ne parvint jamais vraiment à reproduire.
Sa palette est la plus pâle et la plus argentée de la tradition française — rose, nacre, or tendre, vert doux. Il prit ces couleurs directement chez Rubens, dont il avait passé des années à copier les vastes toiles dans la collection de Pierre Crozat à Paris.
Vie et héritage
Watteau naquit le 10 octobre 1684 à Valenciennes, ville flamande qui n'était française que depuis huit ans lorsqu'il y vit le jour. Son père était couvreur ; il n'y avait pas d'argent pour une formation artistique prolongée. Il se forma localement auprès du peintre Jacques-Albert Gérin et arriva à Paris vers 1702, sans le sou, âgé d'environ dix-huit ans.
Paris en 1702 était une ville de théâtre. La Comédie-Française et les troupes de la commedia dell'arte jouaient sans relâche, et leurs costumes — la blouse blanche de Pierrot, le costume à losanges d'Arlequin, la veste rayée de Mezzetin — allaient devenir le vocabulaire visuel de toute la carrière de Watteau. Il trouva presque aussitôt du travail à peindre des décors de théâtre, puis s'introduisit dans l'atelier de Claude Gillot, peintre spécialisé dans les sujets théâtraux. De chez Gillot, il passa chez Claude Audran, gardien du palais du Luxembourg, qui abritait l'immense cycle de la Marie de Médicis de Rubens que Watteau consacra des années à étudier.
La série de Rubens changea tout. Watteau vit dans ces grandes toiles le modèle de la peinture en plein air dans une lumière chaude et diffuse, avec des figures librement groupées, des couleurs riches et un sentiment de légèreté festive. Il passa des années à s'imprégner de cette leçon et en fit quelque chose d'entièrement personnel.
Il fut admis comme agréé à l'Académie royale en 1709 et ne présenta son morceau de réception — le «Pèlerinage à l'île de Cythère» — qu'en 1717, après avoir été plusieurs fois relancé par l'Académie qui lui réclamait cette pièce. L'Académie l'admit aussitôt et créa pour lui la nouvelle catégorie.
En 1719, il se rendit à Londres consulter un médecin réputé, le docteur Richard Mead, au sujet de ses poumons. L'Angleterre lui convenait mal et il rentra à Paris en 1720, visiblement déclinant. Sa dernière grande œuvre, «L'Enseigne de Gersaint» — une grande toile peinte à l'automne 1720 pour la boutique d'art de son ami Edme-François Gersaint — fut achevée en une huitaine de jours, travaillant du matin au soir tant qu'il pouvait encore rester debout. C'est le tableau le plus ouvertement urbain et observateur qu'il ait jamais réalisé : des clients examinent des tableaux dans une boutique tandis que l'on emballe une caisse sur le sol.
Il mourut le 18 juillet 1721 à Nogent-sur-Marne, à trente-six ans. Sa mort fut attestée par son ami et mécène Jean de Jullienne, qui organisa ensuite la gravure de l'ensemble de son œuvre — un projet qui s'étendit à quatre volumes in-folio et sauva plusieurs œuvres aujourd'hui disparues. Son influence directe passa à Boucher et à Fragonard, mais son héritage le plus profond — l'idée du tableau comme atmosphère plutôt que comme récit — traverse Corot, les impressionnistes, et se prolonge jusqu'au XXe siècle.
Cinq tableaux célèbres

Pèlerinage à l'île de Cythère 1717
Le morceau de réception de Watteau, présenté à l'Académie royale en 1717 et reçu avec assez de perplexité pour que l'on dût inventer le terme « fête galante » pour le désigner. Cythère était l'île consacrée à Vénus dans l'Antiquité ; Watteau y montre un groupe de couples dans un décor de parc, apparemment sur le point de s'embarquer vers — ou peut-être juste sur le départ de — l'île de l'amour. La direction du voyage est délibérément ambiguë : les amants arrivent-ils ou partent-ils ? Le paysage est chaud et légèrement voilé, la lumière d'un or d'après-midi. Des putti s'enroulent autour de la colonne rose et or surmontée d'une figure de Vénus à droite. Le tableau est au Louvre ; une seconde version, légèrement différente, se trouve au palais de Charlottenbourg à Berlin.

Pierrot (Gilles) 1719
Le plus énigmatique des tableaux de Watteau et le plus commenté par la critique ultérieure. Une grande figure dans le costume de soie blanche du personnage de la commedia dell'arte Pierrot se tient de face au centre de la toile, les bras pendant mollement le long du corps, le visage portant une expression de quasi-totale vacuité. Derrière et au-dessous de lui, sur une pente, quatre figures plus petites de la comédie italienne — un docteur, un acteur au masque noir, une femme, un homme sur un âne — se regroupent en vive conversation, l'ignorant en apparence. Pierrot est à la fois la figure centrale du tableau et complètement marginalisé. La toile est grande — 184 sur 150 centimètres — et se trouve au Louvre.

L'Enseigne de Gersaint 1721
La dernière grande œuvre de Watteau, peinte en huit jours à l'automne 1720 pour la boutique d'art de son ami Gersaint sur le Pont Notre-Dame à Paris. C'est une grande toile horizontale — 166 sur 306 centimètres au total — montrant l'intérieur de la boutique : des clients examinant des tableaux accrochés au mur, une figure féminine agenouillée devant une œuvre qu'on lui présente, et une caisse d'emballage sur le sol dans laquelle on range un portrait de Louis XIV. Le roi, mort en 1715, est rangé — l'ancien ordre classé aux archives. Watteau mourut sept mois après l'avoir peint. Le tableau est au palais de Charlottenbourg à Berlin.

Les Comédiens italiens 1720
Une œuvre tardive, probablement l'une des dernières toiles achevées avant que sa santé ne lui interdît tout travail soutenu. Une troupe de figures en costume de théâtre — Pierrot, Arlequin, Mezzetin, un docteur, un scaramouche — se tient sur une scène en train de saluer devant un rideau de théâtre. La composition est plus frontale et plus théâtrale que ses fêtes galantes, plus proche d'un portrait de groupe que d'une scène. La lumière tombe d'en haut, légèrement artificielle. Les figures regardent le spectateur avec des degrés variables d'invitation et de résignation. C'est l'un des résumés les plus concentrés de son obsession pour le théâtre comme condition plutôt que comme sujet.

Les Plaisirs du bal 1714
Une œuvre de jeunesse et d'un format inhabituellement grand — 52 sur 65 centimètres — montrant une fête en plein air dans la cour à colonnades d'un palais imaginaire. Des figures en damas de soie et chapeaux à plumes dansent, conversent et observent. Le décor est plus architectural que dans la plupart de ses œuvres de maturité, les colonnes s'inspirant clairement des fonds décoratifs de Rubens. Un musicien joue à droite ; des couples dérivent dans le plan intermédiaire. Le tableau manifeste déjà le traitement caractéristique de la soie par Watteau — le blanc, le rose et l'or des robes féminines rendus chacun selon un schéma de touches différent — et sa capacité à construire une grande scène à figures multiples sans jamais lui donner de récit.



